Nya Tankwe Bernard, 2e vice-président de la Ligue provinciale de football du Littoral
«Je milite pour la vie associative des clubs»
De ramasseur de balle à administrateur de football, M. Bernard Nya Tankwe aura passé toutes les étapes ; acteur et observateur averti. Nous l’avons rencontré pour revisiter avec lui l’évolution du football camerounais qui a amorcé de profondes réformes
Le Journal de l’AFC : Vous êtes dans la gestion du football depuis environ 30 ans. Pouvez-vous retracer les étapes de son évolution au Cameroun ?
Bernard Nya Tankwe : Faisant partie de la vague des premiers ramasseurs de balle recrutés en début d’année 63 à l’Hippodrome de Yaoundé alors que je n’avais que 7 ans, je peux dire que ma vie est intimement liée au football puisque j’y suis toujours depuis cette époque.
Les équipes représentaient des associations de cantons. C’était rare de voir un joueur habitant un quartier et aller jouer dans une équipe d’un autre quartier ; ou quitter une ville pour évoluer dans une équipe d’une autre ville. Il était presqu’impossible de voir un joueur habitant le Canton Bell et évoluant dans Oryx de Douala quitter cette équipe pour Léopard du Canton Deïdo ou le Caïman du Canton Akwa, alors que les trois équipes sont dans la même ville, les joueurs étant même des copains.
Aujourd’hui, à peine a-t-il évolué trois mois dans un club, il cherche déjà à partir. C’est à ce niveau que le mercenariat commence. Ensuite il y a le cas des individus qui ignorent tout de la vie associative en général, et du football en particulier, mais qui créent néanmoins des équipes de football ou des centres de formation. Ces messieurs n’ont qu’une chose dans la tête : l’argent. Ils cherchent uniquement à placer les joueurs au plus offrant. C’est dangereux, et pour la vie du joueur, et pour la vie associative.
Il me semble également important de relever que les clubs de renom dont les rencontres étaient des classiques, ont presque disparu. Les autorités du football avancent l’argument de la crise économique qui ne mobiliserait plus les supporters. Je pense pour ma part que nous devons réapprendre à vivre en association. Il y a trop d’individualisme et d’égoïsme. Veuillez noter les oppositions plutôt sympathiques de coups de gueule pour rendre plus fumantes les rencontres, n’existent plus. On existe aujourd’hui à l’institutionnalisation des associations qui tournent autour d’un seul individu. C’est cela qui aboutit à la haine, aux colonies, à la délation et à toues sortes de déviances inimaginables il y a trente ans.
Vous parlez de clubs de canton et des menaces qui pesaient sur des joueurs et leurs familles en cas de changement de club. N’y avait-il pas une déviance clanique ou tribale ?
Pour vous répondre clairement et de manière précise qu’il n’y avait pas de tribalisme à l’époque, je vous prendrais le cas de deux équipes. Oryx de Douala, le club le plus populaire. Il avait en son sein deux frères Bétis qui étaient sollicités partout, mais n’osaient pas partir au risque de décevoir leurs supporters. Il s’agit de Essomba, qu’on avait même baptisé Essomba Bell ; et son frère Manga. En cas de match nul, Essomba se mettait à pleurer. Ensuite il y a le cas de Union de Douala où toutes les populations de New-Bell se retrouvaient. Le capitaine de l’équipe à cette époque était Herman Akono, l’actuel colonel des Forces armées camerounaises, et un certain Owona Norbert. Les chaudes empoignades étaient vécues sportivement. Il n’y a pas de déviance tribaliste. A l’époque, ce mot n’était pas dans les esprits des masses populaires. En dehors du sport qui rassemblait tout le monde il y avait aussi l’éducation scolaire où presque tous les enfants du secondaire étaient dans les internats. C’est l’égoïsme que nous vivons aujourd’hui qui apporte de telles dérives. Canon de Nkolndongo avait d’ailleurs un président Douala, Rodolphe Ntonè.
Que peuvent faire les autorités en charge du football pour re dynamiser ces équipes de canton que vous semblez aimer tant ?
La première chose à faire à mon avis est que la Fécafoot engage une réflexion profonde à cet effet, et non le ministère en charge des Sports, pour amener les partenaires et les populations à revivre la vie associative. Les autorités en charge du football peuvent par exemple envisager des formules qui feraient revivre des équipes de renom qui ont du mal à se retrouver d’une part, et d’autre part, à négocier soit avec les municipalités, soit avec les grandes zones de rassemblement des populations pour forer une seule équipe par municipalité ou par grand rassemblement. Par exemple, on peut bien imaginer une formule où, si Douala 5e ne peut pas former une seule et même équipe, suggérer que Akwa Nord ait une équipe au sein de laquelle tous les habitants de la zone se retrouvent. Les spectateurs ont vidé les stades parce que les défis n’existent plus. Il faut reconnaître aussi que notre pays manque cruellement d’infrastructures. L’idée d’aménager les aires de jeu et les multiplier doit également être inscrits au programme de nos réformes.
C’est à ce niveau que j’interpelle le gouvernement à l’époque où Gabriel Roger Njibo Bosola député maire de Betaré Oya et membre du gouvernement au Secrétariat d’Etat en charge des Sports et Aurelien Etéki Mboumoua plus tard étaient aux affaires, tout le monde travaillait pour l’épanouissement de la jeunesse camerounaise. Comparés à ceux d’aujourd’hui, je constate que le Cameroun a reculé de 50 ans sur le strict aspect de l’organisation du football.
Voulez-vous confirmer l’idée selon laquelle le football camerounais se meurt ?
Pas du tout ! Le football camerounais regorge de talents à tous les échelons. Mais l’Etat ne fait rien pour doter le pays des infrastructures adéquates. Le problème du football camerounais c’est le même avec toutes les disciplines sportives : il manque de volonté politique. Le gouvernement de la République n’envisage pas de plan de construction des stades Omnisports, encore moins des simples aires de jeu.
Comment expliquez-vous le fait que les joueurs n’arrivent plus à se stabiliser dans les clubs ?
C’est justement le manque d’organisation en association. Hier, pour le cas des joueurs qui ne continuaient plus leurs études, le club s’organisait pour leur trouver un emploi dans une entreprise. On trouvait les footballeurs comme salariés à la Snec, la Cnps, la Camair, la Biao, Bicic, Regifercam, Bata, aux Brasseries du Cameroun, la Socar, etc.
Aujourd’hui, cela n’existe plus. Même les DG des entreprises ne viennent aux stades que lorsque l’équipe nationale joue ou quand le président Biya assiste à la finale de la Coupe du Cameroun. En réalité, ils n’aiment que leurs poches.
Il existait une politique qui consistait à intégrer le joueur dans la vie active ; et ce dernier était nécessairement reconnaissant au club, il ne pouvait donc quitter l’équipe sur un coup de tête. Il y avait également les différents concours de recrutement dans les administrations publiques et les grandes écoles, je pendrais pour exemple, la police, la gendarmerie, l’Injs où de nombreux joueurs ont été inscrits.
La situation a changé. A votre avis, un syndicat des footballeurs pourrait-il amener ceux-ci à améliorer leurs conditions dans l’environnement actuel?
C’est même cela le rôle du syndicat. Et je crois que c’est ce que l’AFC essaie de faire. En réalité, tous les footballeurs camerounais en activité devraient souscrire une adhésion à l’AFC comme c’est le cas pour les joueurs européens qui militent dans les syndicats de leurs pays respectifs. Malheureusement, tous ne le comprennent pas vite. Il y en a même qui n’adhère à l’AFC que, lorsqu’ils sont face à des difficultés insurmontables par eux seuls. Or cela ne coûte rien par rapport à l’encadrement et à l’apprentissage des rouages du football qu’il apprendront à l’AFC. Pour une carte d’adhésion de 2.000 FCFA et une cotisation mensuelle de 500 FCFA, l’encadrement syndical qu’il y bénéficie, le footballeur camerounais ne sait toujours pas que l’AFC est le seul cadre qui milite pour son plein épanouissement. C’est la saison pour laquelle ce syndicat est combattu par les présidents des clubs qui ne veulent pas avoir des syndicalistes dans leurs rangs. La raison est que ces présidents font à la base des mauvais contrats. Or ces présidents de clubs devraient être les premiers à dire aux joueurs que c’est l’AFC qui exige en accord vec la FCF les vaccinations, les contrats d’assurances et un traitement salarial approprié. Si les Geremi Njitap, Pascal Aloma, Guy Feutchiné, Meyong Ze, Patrick Mboma, etc. ont eu recours à l’AFC pour résoudre leur problèmes, c’est tout dire.
En 1969 une il y avait une association des footballeurs dont le Consul de Norvège M. Bertrand Kouoh Eyoum était le président. Elle n’a pas tout à fait réussi à rassembler les joueurs parce que la politique gouvernementale de l’époque n’était pas dans l’optique d’ouverture.
Aujourd’hui, on constate que la situation a évolué, non seulement au Cameroun mais partout dans le monde. Je ne citerais que l’Algérie, l’Afrique du Sud, le Nigeria, la Tunisie et l’UNFP en France. Les footballeurs doivent avoir à l’esprit qu’ils auront l’après football à gérer. C’est justement au sein de leurs regroupements syndicaux qu’ils trouveront le cadre approprié pour la réinsertion sociale. C’est la raison pour laquelle ils ont le devoir de faire vivre leurs associations lorsqu’ils sont encore en activité ; mais j’ai l’impression qu’ils ne sont pas conscients qu’ils sont les principaux acteurs du football et qu’à ce titre, ils ont l’obligation de s’organiser pour ne pas laisser ce football aux aventuriers. Personne, mieux que le footballeur ne devrait parler du football, mais si eux-mêmes n’en sont pas conscients, d’autres personnes, non footballeurs surtout, continueront à parler en leurs noms sans eux. Ce sera regrettable.
• Pourquoi parle-t-on plus de la Fécafoot que des autres fédérations sportives ?
La première faute incombe aux différents ministres en charges des sports. Ils se comportent presque tous comme des ministres du football en léguant les autres activités sportives au second plan.
Ensuite, il y a la Fécafoot elle-même qui accepte que n’importe quel individu crée une équipe ou un centre de formation de football sans respecter les normes définies pour le faire. On ne fait même plus attention au bulletin n° 3 du casier judiciaire. Ceci aboutit au fait que, les brigands et les badaud se retrouvent administrateurs du football du jour au lendemain.
Cette déviation commence à infecter les autres fédérations sportives ; y compris les fédérations nouvellement créées, peut-être parce que le football est saturé.
• Vous parlez des infrastructures et de la moralité douteuse de certaines personnes comme principaux problèmes du sport Camerounais. Comment expliquez-vous qu’il existe pas encore de décret d’application de la loi qui régit les activités sportives depuis sa promulgation en 1996 ?
C’est également un problème crucial. Il manque de volonté politique pour que le sport camerounais participe au développement du pays et à l’épanouissement des Camerounais.
C’est incompréhensible que pour le cas du football par exemple, une loi promulguée en 1996 soit appliquée par un décret qui date de 1972, revu en 1976.
Vous constaterez que dans tous les domaines d’activités au Cameroun, il existe comme une volonté manifeste que rien ne doit bouger. C’est vrai en sport, comme c’est vrai pour l’éducation nationale, la santé, les infrastructures et même la diplomatie.
Le fait qu’il n’existe pas de décret d’application pour la Charte des activités sportives bloque le fonctionnement de toutes les fédérations. J’entends certains ministres des sports siffler la fin de la recréation sans qu’ils ne nous disent les mécanismes de contrôle des fédérations auxquelles ils disent qu’elles ne doivent rien attendre des pouvoirs publics, tn termes de subvention bien entendu. On aurait dû siffler la fin de la recréation lorsque le moment est venu pour les élèves de rentrer en classe pour terminer la journée. Les fédérations n’ont pas d’emploi du temps défini. Même s’il en existait un, qui l’aurait défini ? La Charte des sports définit clairement les normes des activités physiques et sportives, il reste que le décret d’application énoncerait les détails où chacun retrouverait sans limites. Le gouvernement ne veut pas le faire depuis onze ans ; mais on trouve quand même le moyen de siffler la fin de la recréation. J’aimerais bien savoir pour qui ?
Entretien réalisé par Louis Noé Mbengan